Clinton, Noah, Isabelle, Jacquez, Herbemont et Othello ! Ils ont représenté jusqu’à un tiers de la surface viticole française pendant la première moitié du XXe siècle avant d’être interdits à la commercialisation en 1934.
L’histoire commence en 1860, l’âge d’or des vignobles français. La production des vins s’envole. À la même période, des pépiniéristes importent et plantent des pieds de vigne américains pour diversifier le vignoble. Malheureusement, outre d’apporter des maladies contre lesquelles ils sont immunisés comme l’oïdium et le mildiou, ces pieds sont porteurs sains du phylloxera, une maladie de la vigne causée par un minuscule puceron qui s’attaque aux feuilles et suce la sève des racines, et qui sera responsable de la plus grande crise du vin dans le monde ! En 1880, les trois quarts du vignoble français ont disparu.
Ironie du sort, le vignoble est finalement sauvé grâce à des techniques de greffe qui consistent à assembler un porte-greffe américain particulièrement résistant aux maladies à un greffon de cépage européen (merlot, chardonnay, cabernet sauvignon). Une autre technique voit le jour en croisant des vignes françaises vitis vinifera à des vignes sauvages américaines plus résistantes comme vitis labrusca : les variétés hybrides. Ces dernières sont de culture plus facile, plus résistantes aux maladies et plus productives et finissent par s’imposer dans 70 départements et plus particulièrement dans certaines régions du sud comme les Cévennes. Aujourd’hui, environ 90 % des vignes du monde sont greffées sur des plants américains ou sont des plants hybrides !
Mais une crise de surproduction éclate dans les années trente. La production de vin atteint 91 millions d’hectolitres pour 34 millions d’habitants, soit 300 litres par habitant par an ! Le Gouvernement doit réguler la production et protéger la population de l’alcoolisme. On trouve un responsable tout désigné : les plants américains et leurs descendants. Un courant de protection de la société française et de ses valeurs se fait sentir ; il faut revenir aux vieux plants traditionnels, chasser le goût « foxé » urine de renard que possèdent ces plants d’outre-atlantique et bannir ces cépages qui rendent fous ! En 1934 sont décidées la création d’AOC pour permettre un meilleur contrôle, une traçabilité des vins et la défense du patrimoine local, et l’interdiction de plantation et de commercialisation des six cépages hybrides américains — la consommation familiale restant autorisée. Le cépage Noah est le premier attaqué. Pourquoi ? Ce plant produit un vin blanc. Or à l’époque, n’importe quel vin de basse qualité, blanc ou rouge, est appelé Noah. Les effets nocifs sont peut-être autant dus à la quantité absorbée qu’à la vinification artisanale de mauvaise qualité ! On accuse aussi ces hybrides américains de rendre fous et aveugles, en raison de leur teneur élevée en méthanol, une molécule toxique pour le système nerveux et le nerf optique. En fait, ces cépages américains n’en contiennent guère plus que les autres.
En 1955, la loi se durcit avec l’obligation d’arrachage des pieds de vigne hybrides. À quand le retour des hybrides en France ? Outre que quelques-uns font partie du patrimoine cévenol et ardéchois, ils ont développé une résistance très forte aux maladies de la vigne et s’accommodent, pour certains, très bien des fortes chaleurs et de la sécheresse. Ce pourrait être un enjeu pour les années à venir en réponse aux actuels impératifs environnementaux. À suivre…
🍇 Le Clinton : surnommé “le démon des cévennes” est reconnaissable à son goût de framboise et de fraise des bois. Il continue d’être produit en circuit familial. Dans les Cévennes, il fait partie de la culture et du patrimoine local ;
🍇 L’Isabelle, également appelé raisin framboise ou raisin cassis, est proche du Clinton. Ce cépage présente deux avantages : il résiste aux maladies et aux conditions météorologiques extrêmes (au froid jusqu’à -30 degrés comme à la chaleur et aux épisodes de sécheresse). S’il est interdit en Europe, on en trouve partout dans le monde. C’est le cépage principal en Inde. Il est également très répandu en Ukraine, en Géorgie. En France, on en trouve dans les Cévennes, l’Hérault et les Alpes Maritimes ;
🍇 Le Noah est originaire de l’Illinois, c’est un cépage blanc aux arômes de fraises des bois, de litchi ou de framboise. Il résiste aux principales maladies de la vigne mais ne résiste pas suffisamment au phylloxera. On en trouve quelques plants en Vendée, dans les Cévennes ardéchoises ;
🍇 Le Jacquez est certainement le plus riche et le plus complexe. Avec ses arômes de cassis, il donne un vin de garde très qualitatif et très apprécié. Il est particulièrement résistant à toutes les maladies de la vigne, résiste aux fortes chaleurs et ne nécessite que très peu d’eau. On le trouve aujourd’hui principalement au Texas, au Pérou. En France on le trouve dans les Cévennes ;
🍇 L’Herbemont ressemble beaucoup au Jacquez mais est moins résistant aux maladies de la vigne, il produit un vin peu coloré (rosé) et a quasiment disparu au profit de ce dernier ;
🍇 L’Othello, c’est un cépage franco-américain, issu d’un croisement entre du Clinton et du cépage muscat de Hambourg.
d’après un article de Pauline Greneche, par Brigitte Savigneux


