Après plusieurs années d’expériences internationales et de formations dans des domaines prestigieux, Charles Savigneux revient aux racines sur le domaine familial. Dans cet article, il nous dévoile un aperçu de son parcours, les influences qui ont façonné son approche et ses projets pour l’avenir du domaine, alliant modernité et respect des traditions.
1. D’Auros au Chili : le parcours inattendu d’un vigneron
Bonjour Charles, peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours ?
Charles : Bonjour, je m’appelle Charles Savigneux. Jusqu’à mes 1 an, je vivais avec ma famille à Saint-Émilion, où mon père travaillait au Château Fombrauge. En 1988, mes parents se sont installés dans la campagne bordelaise, à Bastian, alors une ferme très rudimentaire : deux pièces, un sol en terre battue, des séchoirs à tabac… Ils ont tout construit au fur et à mesure et j’ai grandi dans ce cadre rural et formateur.
J’ai fait l’école à Auros, puis le collège à Langon. Ensuite, je suis parti en internat à Saint-Joseph-de-Tivoli pour le lycée, ce qui a été une très belle expérience. Puis, direction Toulouse, à l’école d’ingénieurs en agriculture de Purpan. À l’époque, je n’avais pas encore une idée très claire de ce que je voulais faire, mais je savais que j’aimais être dehors, bricoler, réfléchir, observer le vivant, être polyvalent et ingénieux. Je n’étais pas très à l’aise avec les matières littéraires, alors les sciences agronomiques me convenaient bien.
L’école m’a ouvert l’esprit à une multitude de domaines et les stages que j’ai faits m’ont permis d’explorer des facettes très différentes de l’agriculture. C’est surtout pendant mon stage de fin d’études, au Château Margaux, entouré de gens avec un niveau extrêmement pointu, que j’ai réalisé à quel point le monde du vin était complexe, exigeant… et passionnant. J’étais un parfait débutant à l’époque, mais j’ai tout de suite eu envie d’en apprendre davantage.
L’école d’ingénieur de Purpan m’a apporté une structure, une méthode pour pouvoir apprendre et m’adapter à n’importe quel environnement et structure et comprendre les différents problèmes. À la fin de ce cursus, j’ai décidé de faire des vinifications dans différents domaines pour en apprendre davantage.
En premier, je suis donc parti en Californie avec mon ami Émilien Boutillat (aujourd’hui chef de cave chez Piper-Heidsieck) pour faire les vendanges pendant 6 mois à Schug Winery. Puis direction le Chili, un rêve d’enfance avec ma sœur Julie pendant lequel j’ai vinifié pour Baron Philippe de Rothschild et où j’ai rencontré ma femme Fernanda.
Par la suite, nous sommes partis ensemble dans le sud de la France, où nous avons passé six mois au Château de Cazevieille, au-dessus de Béziers, à travailler sur du Saint-Chinian et plusieurs appellations comme les Corbières.
Puis Baron Philippe de Rothschild m’a proposé un poste au Chili : je savais qu’il y avait des projets d’acquisitions de propriétés, d’extensions, d’achats de raisins. J’ai accepté et été en charge de l’achat de raisins sur plus de 300 hectares, à Talca dans la région de Maule, en prestation de service. Comme tout ce que j’ai fait, cela m’a permis d’apprendre énormément. Petit à petit, le projet d’implanter une propriété viticole s’est renforcé. J’ai travaillé avec des courtiers, mené des recherches sur une quarantaine de propriétés, réalisé les analyses et nous avons fini par acheter le domaine Villa Vicencio. Nous y avons vécu pendant trois ans avec Fernanda, au cours desquels 300 hectares de vignes ont été plantés.
Et puis un jour, mon père m’a demandé : “Alors, tu reviens ?”
Bien que j’aie des projets et des rêves au Chili, le timing me semblait bon et j’ai décidé de rentrer. Le projet chilien avait trouvé son rythme et c’était le moment d’écrire une nouvelle page à Eyran.
2. Entre liberté et transmission : une vocation qui mûrit
Tu dis que la viticulture n’était pas une vocation au départ. Comment expliques-tu cela, alors même que tu as grandi dans une famille de vignerons ?

Charles : Si papa écoute, je ne sais pas s’il va être content. Je pense que, jeunes, bien que présents et impliqués sur la propriété, nous voyions surtout le côté pénible : les tâches ingrates, répétitives, sans forcément de mise en perspective. Elles sont techniques et importantes, mais pas forcément intéressantes d’un point de vue extérieur.
Papa ne voulait surtout pas nous forcer, ni que nous ayons une quelconque pression par rapport à notre métier futur et quant à la reprise de l’exploitation. Il nous a laissés entièrement libres et c’est très respectable. Mais peut-être que, du coup, je n’ai pas su percevoir toute la richesse de ce métier.
Cela dit, nous avons grandi à la campagne, avec des voisins agriculteurs, des vaches, des animaux, des cultures et de la prairie. Étiquetage, transpalette, travail dans les vignes pour se faire trois sous… Tout cela fait que nous étions malgré tout bien immergés.
Et quand tu as décidé de t’orienter dans la viticulture, comment a-t-il réagit ?
Charles : Pas de grandes effusions, mais une belle complicité s’est installée. Nous avons commencé à échanger en profondeur, à partager beaucoup de choses : des inquiétudes, une passion pour des sujets techniques qui peuvent paraître extrêmement rasoirs (mais qui nous intéressent beaucoup), surtout au niveau technique, dans les vignes comme dans les vins et sur la dégustation, bien sûr. Ce lien-là, aujourd’hui, est très fort.
3. Le Chili : quand l’audace d’innover inspire une nouvelle vision du vin
Qu’est-ce qui t’a marqué dans ton expérience au Chili ?
Charles : Le Chili est un pays qui exporte l’immense majorité de sa production. Les consommateurs locaux ne sont pas aussi imprégnés de la culture vin comme ici. Cela change tout : là-bas, nous faisons des vins pour le plaisir immédiat, sur le fruit, les sensations. Il faut que ce soit bon tout de suite.
En France, et notamment à Bordeaux, nous avons parfois une approche très intellectuelle du vin. Il faut l’aérer, attendre, analyser, choisir le bon millésime, le moment parfait pour l’ouvrir… C’est passionnant, mais cela peut être intimidant pour certains. Au Chili, on cherche surtout l’équilibre et le plaisir. Mais ce n’est pas pour autant que les gens ne recherchent pas des vins de qualité et concentrés — bien au contraire ! Ils recherchent des vins sur le fruit, très aromatiques, avec des tanins travaillés et avec des packagings et des cépages où il y a une entière liberté, tant que le vin se vend et qu’il est bon.
Et ce que j’ai adoré là-bas, c’est l’audace. Personne ne se censure. On tente, on expérimente, on ajuste. Et il n’y a aucun frein à innover au niveau technique pour parvenir à de meilleures qualités.
J’ai aussi beaucoup appris sur la vinification, surtout sur l’importance de la maturité des raisins, du choix de la date de récolte, de l’intérêt des extractions douces et sur la maîtrise de l’élevage. J’ai aussi compris par exemple que la barrique doit accompagner le vin, pas le dominer.
4. Revenir à la terre : un nouveau départ à Eyran
Est-ce que le fait de travailler sur la propriété familiale, transmise de génération en génération, a un impact particulier pour toi ? Est-ce que cela donne encore plus de sens à ton travail ?
Charles : Il y a quelque chose que nos parents nous inculquent : une éducation. Et moi, j’ai toujours travaillé dans les propriétés comme si c’était chez moi. Sur ce plan-là, l’investissement est donc assez similaire.
En revanche, les retours sont bien plus gratifiants. Quand nous voyons que la propriété est bien gérée, que les gens sont heureux d’y travailler, que les voisins apprécient la beauté des vignes, que d’autres propriétaires nous disent que le domaine est beau, que les vins sont bons, en progression, que les vignes sont en excellent état… cela fait vraiment plaisir.
Quand la famille est fière des vins produits, des choix de style, du travail accompli tout au long de l’année, c’est extrêmement valorisant — même avec les défis que cela implique. Il faut du temps pour échanger, car nous devons prendre en compte l’avis de chacun. Mais en ce qui me concerne, ce n’est pas une contrainte. Cela fait partie du travail et c’est même quelque chose que je trouve agréable dans un cadre familial.
Comment s’est passée la passation avec ton père ?

Charles: Mon père est très carré et avait bien préparé mon arrivée. Il m’a expliqué clairement : « Au début, tu travailleras avec moi pour apprendre la vigne. » Il m’a ensuite confié le rôle de chef de culture, puis la gestion des vinifications. Cette partie, je la maîtrisais déjà grâce à mon expérience au Chili, donc j’ai rapidement pris en main l’ensemble du processus de vinification. En revanche, la gestion des vignes a pris plus de temps. Il m’a fallu comprendre le travail au fil des saisons, assimiler le terroir, le climat et gérer les aspects techniques pour améliorer la qualité tout en préservant une bonne productivité.
Lors de mon arrivée, mon père avait anticipé un temps de transition. Nous avons travaillé ensemble pendant 10 ans, ce qui n’a pas été simple, car cela impliquait deux familles vivant sur l’exploitation (avec les salaires associés). Il a fallu planter pour augmenter les récoltes et développer le chai pour pouvoir vinifier cette production, tout en garantissant la pérennité des activités.
Les installations existantes, notamment les anciens chais, étaient vieillissantes et inadaptées. Nous ne pouvions pas agrandir les murs et il y avait des problèmes de traitement des eaux et d’installations comme la climatisation. C’est pourquoi le projet de construire un nouveau chai est né. Mon père avait commencé à le préparer pendant que j’étais au Chili. À mon arrivée en 2015, les travaux ont débuté et le chai a été inauguré en 2017. Nous avons ensuite ajouté un deuxième bâtiment et un local de vie pour les équipes. Aujourd’hui, nous disposons d’une exploitation bien équipée, prête à relever les défis à venir.
5. Moderniser sans trahir : l’empreinte de Charles
Comment décrirais-tu l’évolution de la propriété sous ton influence ?
Charles : Lorsque je suis arrivé, le vignoble était déjà en très bon état. Mon père avait fait un excellent travail, peut-être même mieux que moi sur certains points, notamment sur les résultats économiques et commerciaux. Ce n’était pas le même contexte, mais il faut reconnaître que ce qu’il a accompli était impressionnant. Ensuite, nous avons travaillé pour améliorer progressivement certains aspects.
Nous avons d’abord ajusté la vinification, en optant pour des extractions plus douces, avec moins de remontage, afin d’améliorer la qualité des vins de presse. Nous avons investi dans du matériel, comme une sauterelle pour remplir le pressoir par gravité, ce qui a significativement amélioré la qualité des vins.
Au chai, nous avons fait des progrès importants : en choisissant mieux nos barriques et nos fournisseurs, en investissant dans un égrappoir performant et en améliorant l’isolation et la climatisation du chai. Cela a permis de mieux contrôler l’environnement et de réduire les problèmes de qualité liés aux atmosphères polluées des anciens chais.
Dans le vignoble, nous avons aussi arrêté l’utilisation des herbicides et nous avons travaillé sur le sol, en plantant des engrais verts et en entretenant un rang sur deux pour améliorer la structure du sol et la fixation du carbone. Aujourd’hui, cette méthode est bien maîtrisée et continue d’être utilisée. Nous mettons également un soin particulier dans les travaux d’épamprage et d’effeuillage, pour mieux respecter les délais et la qualité de ces étapes préparatoires qui influencent directement la qualité du raisin.
Il y a eu des erreurs, notamment concernant la taille des vignes. Je voulais expérimenter des techniques que je pensais meilleures, mais avec le temps, nous sommes revenus à une taille plus douce et plus adaptée à la physiologie de la vigne. Cela a amélioré la santé des vignes, les rendements et leur qualité.
6. Diversifier pour durer : les défis d’un domaine familial aujourd’hui
As-tu des projets pour l’avenir de la propriété ?
Charles : Oui, il y a plusieurs points sur lesquels nous devons travailler. La consommation de vin est en baisse, et cela semble continuer, mais nous avons une clientèle fidèle à laquelle il faut vraiment s’adresser au mieux. Cela passe par faciliter son expérience d’achat et c’est pour cela que nous avons ouvert notre boutique en 2018, en développant l’œnotourisme, ce qui a été un vrai tournant pour nous.
Nous avons aussi lancé cette année l’activité de location d’un gîte, ce qui génère des revenus complémentaires, tout comme les séminaires et visites que nous organisons sur place.
Nous avons aussi amélioré la qualité de nos vins au fil des années. Aujourd’hui, notre gamme me plaît beaucoup, mais il nous manque un vin blanc plus abordable. J’adore le chardonnay et j’aimerais créer un vin blanc à Bastian, un chardonnay accessible en vin de France, pour compléter notre offre. Il nous faudrait aussi une boutique en ligne pour optimiser notre parcours de vente et fidéliser davantage nos clients. D’autre part, il est crucial pour nous de pérenniser notre activité, ce qui passe notamment par une diversification.
La diversification, nous l’avons déjà entamée avec l’autoconsommation et la revente du surplus (photovoltaïque), ce qui nous aide à stabiliser, voire réduire nos charges, en générant des revenus supplémentaires. J’ai aussi pour projet de créer un nouveau bâtiment viticole. Celui où nous stockons actuellement nos engins est vieillissant et il serait intéressant d’y intégrer une partie photovoltaïque.
Ces projets font partie de notre stratégie de diversification, qui est essentielle pour assurer la pérennité de notre activité.

7. Le vin : un héritage de passion, entre émotion, mémoire et partage
Quels vins ont une valeur sentimentale pour toi ?
Charles : Les cuvées qui me touchent le plus ? Le Château d’Eyran, blanc et rouge. Le blanc, parce que c’est le premier vin dont je me suis occupé ici, avec une totale liberté. Et le rouge, parce qu’il est équilibré, élégant, très intéressant et qu’il vieillit très bien. Sa capacité à développer des arômes d’évolution n’est pas donnée à tous les vins et on a la chance d’avoir un terroir assez compliqué à travailler, mais qui nous donne des vins vraiment formidables, très changeants, qui arrivent à évoluer tout le temps, tout en finesse, avec un côté aromatique très présent.
Concernant les millésimes, chaque récolte est une aventure. Certains sont compliqués — le gel, les rendements… — mais à la dégustation, je suis souvent bluffé par ce que nous avons réussi à faire.
Quel est ton accord mets-vins favoris ?
Charles : Simple mais efficace : un blanc avec des coquilles Saint Jacques, un ceviche, des fruits de mer ou même des huîtres. Et un rouge avec une belle viande, côte de bœuf ou magret au barbecue, bourguignon. C’est toujours un moment chaleureux et de partage qui est magnifique pour moi.
Et si tu devais partager une bouteille avec quelqu’un ?
Charles : Avec Fernanda, bien sûr. Si elle n’aime pas, c’est que le vin n’est pas réussi ! On partage beaucoup autour de la dégustation et on prend plaisir à découvrir de nouvelles choses et de nouvelles saveurs. C’est toujours un plaisir d’ouvrir une bonne bouteille ensemble.

Qu’est-ce qui est important pour toi dans une dégustation ?
Charles : Pour moi, une dégustation réussie, c’est être bien entouré, avoir le bon verre, la bonne température et prendre le temps. J’aime les vins bien faits, qui ont du caractère et qui reflètent leur terroir. Je suis finalement très traditionnel, ce n’est pas pour rien si on a des appellations, si on a des styles de vinification : c’est aussi parce que cela fonctionne.
Si tu pouvais passer une journée dans un autre vignoble du monde, où irais-tu ?
Charles : En Suisse, au bord du lac Léman, dans les pentes de Lavaux. Cela me fait rêver, ces coteaux escarpés, ces sols incroyablement caillouteux. C’est un paysage à part et ça n’a rien à voir avec ce qu’on connaît ici.
Les vins qu’ils y produisent me semblent, du coup, beaucoup plus physiques, avec une identité bien marquée. Tout y est différent et je me dis que ça doit donner des vins d’une grande complexité, très intéressants à explorer.
Mais je ne les connais pas bien, justement. Et c’est ça qui m’intrigue : je n’en ai jamais goûté. C’est vrai que, par exemple, en Italie, en Sicile ou en Grèce, on a déjà eu l’occasion de boire des vins de là-bas, on a des repères, on a vu des reportages, on peut se faire une idée. Mais la Suisse, non. J’aimerais vraiment les découvrir un jour.
8. Devenir vigneron : un voyage au cœur de la passion et du terroir
Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans ce métier ?
Charles : Mon conseil est que ce métier repose avant tout sur la passion. Si la passion n’est pas vraiment présente, il vaut mieux ne pas se lancer. Les heures ne se comptent pas, car bien que le travail soit exigeant, il y a aussi énormément de plaisir à ce que l’on fait
C’est un travail qui demande du temps, de l’énergie, mais que l’on donne volontiers, justement parce qu’il nous plaît. Et au final, la récompense est là : nous vendons du plaisir. Nous partageons des produits magnifiques, qui racontent l’histoire de notre terroir, de nos régions, de notre culture et de la France.
Donc, si la passion est présente, il faut s’y consacrer pleinement ! Il faut aussi être prêt à donner beaucoup de soi-même, à travailler sans relâche pendant longtemps, parfois sans obtenir de gros revenus au départ.
Alors, si la passion est au rendez-vous, que la polyvalence est là et que l’investissement est total, je lui dirais : c’est génial ! Ce sera beaucoup de travail, mais au final, que du plaisir.
Merci d’avoir lu cette interview jusqu’au bout. Nous espérons qu’elle vous a plu.
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À très bientôt !


