En fouillant dans les archives, on trouve dix années sur cinq siècles où, au nord de la Loire, les vendanges ont débuté le 31 août : 1536, 1556, 1637, 1718, 1822, 1865,1893, 1945 et 1976. 1556 est la plus précoce de toutes. En Berry, on commença à couper les blés à la fin mai et à vendanger début août. On but à la saint Martin une grosse production de bon vin, mais l’année fut aussi marquée par la rareté du blé pour cause d’échaudage et par des incendies de forêts qui touchèrent même la Normandie.
En 1893, partout en France il fait chaud et sec. Dès le 29 avril, Goncourt note : Aujourd’hui, cinquante-sept jours de sécheresse avec un vent d’est desséchant les êtres et les plantes. Un observateur du Haut-Rhin résume : Cette année fut de mémoire d’homme la plus sèche et la plus chaude. A partir du mois de février jusqu’à quelques jours avant la vendange, il n’est pas tombé une seule averse notable. Il règne une sécheresse épouvantable, ce qui oblige de vendre les bêtes. En août, les raisins ont été grillés sur les ceps par l’ardeur du soleil. C’est avec une précocité anormale que les vignes ont fleuri et c’est très tôt que les raisins furent mûrs. Huit jours avant la vendange, il tomba une pluie bénéfique qui fit gonfler les baies.
En Gironde, le Guide Féret ne dit pas autre chose : Printemps sec et chaud. La pousse de la vigne est en avance de plus de trois semaines. Les chasselas bien exposés sont en fleur vers le 25 avril, la floraison est terminée vers le 20 mai. Eté constamment chaud, avec trois pluies d’orage insignifiantes. Les vendanges commencent du 16 au 20 août dans le Médoc, du 22 au 27 dans les palus. Du 6 au 7 septembre, elles sont interrompues par des pluies fréquentes, et par le manque de cuves. Malgré la sécheresse de l’été, le raisin très juteux, donne, même avant les pluies, deux fois plus de moût qu’on en attendait.
Goncourt note aussi le 8 juillet dans son journal : J’entendis le Bordelais Marquessac dire à des clients que les vendanges, qui se font dans son pays en octobre, allaient se faire à la mi-août. Le raisin est si abondant qu’il y aurait la récolte de la moyenne de quatre années.
Ce qui distingue1893, ce sont la qualité et la quantité qui sont, en même temps, au rendez-vous. Le phénomène est général au nord de la Loire. En Seine-et-Oise, le préfet note : Récolte exceptionnelle en qualité, jusqu’à 200 hectolitres par hectare ! (le rendement maximum autorisé en AOC Pessac-Léognan est aujourd’hui de 54 hl). En Côte roannaise, le journal local écrit : les raisins étaient tellement abondants que les cuves n’ont pas suffi. La vendange était tout en jus. Dans le département de la Marne, l’administration des contributions indirectes souligne : Récolte exceptionnelle au double point de vue de la qualité et de la quantité.
Mais cela n’arrange pas les vignerons. Les hauts rendements pèsent sur les prix. Le Guide Féret insiste : Dans l’ensemble, une bonne réussite. Par suite de l’abondance, les prix sont très modérés. Ce millésime se vend moins cher que le vin de 1892 qui n’était pas aussi bon !
Au niveau national, l’abondance ne fut pas la règle, en particulier dans les départements languedociens lourdement phylloxerés. Ce fut quand même beaucoup plus que lors d’autres années très chaudes : 34Mhl en 1822, 29 Mhl en 1945, mais 73Mhl en 1976 ( On évalue pour 2022 une production française de 44 Mhl).
La date de début des vendanges est un marqueur du changement climatique. Elle a avancé de près de trois semaines entre les années 1960 et 2010 et est corrélée à l’augmentation des températures. Cependant, les diverses régions répondent différemment à ce changement, et une fluctuation inter-annuelle importante est observée. A la précocité des vendanges s’ajoutent d’autres phénomènes : la maturation des raisins se fait mieux, la qualité des millésimes est en constante amélioration… et les vins sont plus alcoolisés.
D’après un article de M Larchiver
Et la vigne ?
La vigne, originaire du bassin méditerranéen, est traditionnellement considérée comme une plante résistante à la sécheresse. Son aptitude à endurer un manque d’eau provient de sa grande capacité à explorer le sol en profondeur grâce à un système racinaire très développé. Par ailleurs, ses besoins en eau sont relativement modestes en comparaison d’autres cultures, la maîtrise des rendements et la limitation progressive et modérée de son alimentation en eau étant recherchées pour obtenir des vins de qualité. Exposée à la sécheresse, la vigne réduit rapidement sa croissance et sacrifie parfois une partie de ses feuilles qui jaunissent puis meurent. Dans les conditions extrêmes caniculaires, la vigne développe une stratégie d’adaptation, en diminuant fortement la transpiration de son feuillage, afin de préserver ses tissus foliaires de la déshydratation. Un manque d’eau précoce au moment de la floraison réduit le nombre de baies par grappe ; un peu plus tard dans la saison, celui-ci diminuera le poids des baies et le rendement en conséquence.


