Montesquieu, vigneron et défenseur des libertés

 

   Le débat sur la liberté de planter est bien toujours d'actualité

            Charles-Louis de Secondat naît au château de La Brède, près de Bordeaux, le 18 janvier 1689. Le jour de sa naissance, ses parents choisissent un mendiant aux portes du château pour être son parrain : « Ce jourd’hui 18 janvier 1689 a été baptisé dans notre église paroissiale le fils de M. de Secondat, notre seigneur. Il a été tenu sur les fonds par un pauvre mendiant de cette paroisse, nommé Charles, à telle fin que son parrain lui rappelle toute sa vie que les pauvres sont nos frères. Que le Bon Dieu conserve cet enfant. » La famille de Montesquieu est de bonne noblesse, d’épée et de robe. Elle a adopté la Réforme, en son temps, et l’a abjurée avec Henri IV, qui érigea la terre et le château de La Brède en Baronnie en Février 1606. Comme la plupart des enfants de la noblesse, le futur baron de Montesquieu est confié dès sa naissance à une nourrice, habitant le moulin du bourg ; jusqu’à l’âge de 3 ans, il vit comme un petit  paysan et apprend le gascon. Puis il passe son enfance dans la propriété familiale de La Brède. Au sortir du collège, il se consacre au droit et devient avocat au Parlement de Bordeaux en 1714, avec le titre de conseiller.

A la mort de son père, il a 24 ans, et se retrouve à la tête d’un patrimoine foncier important, encore étoffé par son mariage avec Jeanne de Lartigue : domaines et vignobles à Martillac, en Entre-deux-mers et dans l’Agenais. Il devient en 1716 président à mortier (le mortier est le bonnet des magistrats) du Parlement de Bordeaux, l’une des plus importantes charges de la justice française sous l’Ancien Régime, grâce à son oncle, l’aîné de la famille, qui lui lègue avec cette charge tout son bien, à condition de prendre le nom de Montesquieu. Il se passionne aussi pour les Sciences et, membre de l’Académie des Sciences de Bordeaux, puis de Nancy, il rédige de nombreux mémoires, traités de physique et de médecine.

 

 

 

 

En 1721, à 32 ans, il publie à Cologne et à Amsterdam les Lettres Persanes, sans nom d’auteur, et rencontre un vif succès.

            De caractère heureux, « flâneur de la connaissance, picoreur méditatif », il accorde sa vie avec sa pensée. « Je passe ma vie à examiner… Tout m’intéresse, tout m’étonne… » ou encore « Je n’ai pas tiré mes principes de mes préjugés mais de la nature des choses ». Il se partage entre l’écriture, de nombreux voyages en Europe à recueillir des données récentes sur le gouvernement des hommes -dont deux années passées en Angleterre, et d’où il ramène avant l’heure le goût du parc à l’anglaise - des séjours à Paris, et l’administration de ses terres.

 

Grand travailleur et gestionnaire, il visite ses métairies, surveille moissons et troupeaux, fait défricher la lande pour y planter des vignes : « La culture des terres est le plus grand travail des hommes » écrit-il dans l’Esprit des Lois. Il connaît le nom des paysans auxquels il parle gascon. Il les apprécie « parce qu’ils ne sont pas suffisamment instruits pour raisonner de travers ». Aidé par un ami agronome, l’abbé Goasco, il recherche constamment à améliorer les cépages et la qualité des vins qu’il exporte. Il dira :  « Je ne sais si mes vins doivent leur réputation à mes livres ou mes livres à mes vins ». Il soigne ses vignes et, comme tout vigneron, s’inquiète des froids tardifs et des orages d’été : « Imaginez-vous que toute ma fortune dépend de trois jours de beau soleil ! » écrit-il à une amie. De ses terres, il tire en effet son revenu : son vin de Graves qu’il vend aux Anglais lui assure l’indépendance financière et le dispense de faire sa cour à Versailles. A la faveur de ses nombreux séjours à la Cour, dans les salons parisiens ou auprès de diplomates étrangers, il se révèle un précieux ambassadeur du pays de Guyenne dont « l’air, les raisins, les vins de bord de Garonne et l’humeur des Gascons sont d’excellents antidotes contre la mélancolie ».

            « Ses charges, à l’ironie mordante, Montesquieu les réserve à l’administration dont les empiètements et l’ingérence en matière viticole menaçaient ses affaires et donc sa liberté, point sur lequel on le savait très chatouilleux » écrit Henri Grancolas.

Ainsi, il est chargé de rédiger « des remontrances adressées au roi à l’occasion d’un nouvel impôt sur les vins ». Il en obtient la réforme. De même, vers 1724, la Guyenne connaît une crise viticole terrible. Les 10 années précédentes, de 1709 à 1720, les prix avaient été « si rémunérateurs » que « tout le monde s’était mis à cultiver de la vigne », engendrant surproduction et effondrement des cours. Lorsque l’intendant de Guyenne entend appliquer l’arrêt de 1725, interdisant les nouvelles plantations, Montesquieu monte au créneau pour défendre ses intérêts. Il affûte ses arguments et les adresse directement au roi :

Un, il se fait une plus grande consommation de vin dans les pays étrangers qu’autrefois ; Deux, ces derniers donnent la préférence aux vins de France ;

Trois, les vins de Guyenne sont ceux qui leur conviennent le mieux, donc l’interdiction de planter est inutile ;

Quatre, la Guyenne produit tous les vins propres à leur goût… Si on supprime les vignes de Guyenne, les autres régions planteront davantage… L’interdiction de planter est inutile, le propriétaire sait mieux que le ministre si les vignes sont à sa charge. »

 Il planta donc contre l’avis de l’intendant et eut gain de cause. 

            En 1748, Montesquieu, nourri de ses expériences, de ses réflexions et de ses lectures (la bibliothèque de La Brède comptait 3300 volumes) publie à Genève l’Esprit des Lois, son œuvre capitale, qui connaîtra 22 éditions en 18 mois  et sera mis à l’index en 1751!« Dans une nation libre, il est très souvent indifférent que les particuliers raisonnent bien ou mal : il suffit qu’ils raisonnent ; de là sort la liberté, qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements ».

 

 Inventeur de la sociologie comparative, voire de la science politique,  il meurt à Paris d’une fièvre inflammatoire en 1755, fidèle sa vie durant, à ses attaches de propriétaire terrien.

 

 

                                                                      

 

 

Florence Bal

 
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