Vers l’an mille, Leif Eriksson, le premier découvreur d’Amérique, avait été si frappé par les grandes vignes escaladant les arbres qu’il avait baptisé ce pays Vinland : curieux raisin, cascadant des arbres en grappes énormes de petites baies à la peau dure. Les pionniers arrivés sur la côte est firent partout la même expérience : il poussait de nombreuses vignes, mais personne n’aima le vin qu’on en tirait : fort, très sec ou trop âpre. Les XVII° et XVIII° siècles furent jalonnés de vains efforts pour acclimater les vignes de Bourgogne, du Bordelais et de la vallée du Rhin : les écarts climatiques (froid polaire, chaleur torride), les ouragans et les parasites eurent raison de toutes les tentatives. Telle était la situation dans les années 1770 quand Thomas Jefferson entra en lice. Né en 1743 en Virginie, d’un père propriétaire terrien et d’une mère issue d’une famille prestigieuse, il reçut une « éducation raffinée ». Familier des philosophes et des auteurs classiques, amateur d’art et d’architecture, il était aussi passionné de sciences. Il s’installa en 1772 à Monticello, un domaine de 2 000 hectares qui restera toute sa vie « son port d’attache ». Agriculteur, inventeur, scientifique, philosophe et homme d’état, il avait des centres d’intérêt très variés, et parfois des facettes contradictoires : auteur de la déclaration d’indépendance de 1776, il condamna l’esclavage qu’il pratiquait pourtant chez lui. De 1784 à 1789, il succéda à Benjamin Franklin comme ministre des Etats-Unis auprès de la cour de Versailles. En 1787 et 1788, il parcourut la France, l’Italie du Nord et l’Allemagne. Il nota les méthodes de culture, les techniques de production et l’organisation de la société rurale. Sa vision de la société était d’ailleurs fondée sur le travail de la terre et les valeurs rurales : « Je pense que nos gouvernements demeureront vertueux aussi longtemps qu’ils seront fondés sur l’agriculture. Mais quand viendra, comme en Europe, l’entassement dans les grandes villes, alors, comme en Europe, les gouvernements deviendront corrompus. ». Il affectionnait particulièrement la viticulture. Epicurien et fin gourmet, ce fut un des connaisseurs du vin les plus avertis de son époque, et un client de rêve. « La qualité d’abord, le prix ensuite » écrivait-il à un fournisseur bourguignon. Durant son séjour en France, il nota et classa plus de 200 vins de différentes régions. Ce fut aussi un francophile persuadé que « tout homme avait deux pays : le sien et la France».
Il tentera toute sa vie de cultiver de la vigne en Virginie. Il n’était pas persuadé de l’intérêt économique d’une telle production : « C’est une ressource pour un pays dont toutes les bonnes terres sont utilisées autrement et qui a encore des endroits infertiles et un surplus de population pour les travailler. Dans ce cas, la vigne est bénéfique, car elle ne prend pas la place d’autre chose… ». Mais il tenait le vin comme le meilleur remède à l’alcoolisme : « Nulle nation n’est ivrogne où le vin est bon marché ; et nulle n’est sobre où la cherté du vin fait des spiritueux ardents la boisson nationale. C’est en vérité le seul antidote au poison qu’est le whiskey. » En 1791, il approuva la loi qui frappait les boissons alcooliques d’un impôt, mais en exemptait le vin produit aux Etats-Unis. Il réduisit ensuite les taxes d’importation des vins étrangers. Pendant près de 30 ans, il continua à se faire envoyer des boutures des plus célèbres vignobles d’Europe, mais aucune ne résista bien longtemps.
Probablement sous l’influence d’un géomètre, John Adlum, il finit par reconnaître ses échecs et qu’il serait préférable d’exploiter les vignes indigènes : « Je pense qu’il serait bon de pousser la culture de ce raisin (le fox) sans perdre notre temps et nos efforts à chercher des vignes étrangères qui demanderont des siècles pour s’adapter à notre sol et à notre climat. » Dès lors, il se réconcilia avec le goût et l’arôme, qualifiés de foxés, des vins américains, notamment de la robuste et prolifique « Vitis Labrusca », dont Jancis Robinson dira des vins « qu’ils exhalent des effluves musqués d’un manteau de fourrure humide et bon marché ». En 1817, il reconnaissait au scruppenong « un bel arôme et une transparence cristalline » mais malheureusement ce même arôme était « submergé par l’eau-de-vie » (Il semble en effet que ce vin ne puisse être fait sans eau-de-vie pour des problèmes de fermentation, dans la proportion d’un tiers eau-de-vie, 2 tiers jus de raisin). Et Jefferson ajoutait : « Ce goût grossier et cette habitude sont caractéristiques des Anglais et de ceux qui les singent, les Américains. J’espère que cette pratique sera abandonnée ». John Adlum avait fait une autre découverte : une vigne poussant dans le Maryland et transplantée en Caroline du Nord en 1802 . Il en préleva des boutures, les cultiva et en fit du vin qui l’enchanta au point qu’il le dénomma le « tokay ». En 1823, il en envoya à Jefferson, maintenant octogénaire, qui le trouva « véritablement un excellent vin, très aromatique » et qui ne contenait « pas une goutte de brandy ou d’autre eau-de-vie ». Ainsi put-il boire, 3 ans avant sa mort, le premier vin totalement américain, issu d’un cépage hybride de Labrusca et d’autres vignes indigènes – peu après Adlum renomma le tokay « catawba », du nom d’une rivière de Caroline du Nord.
Ainsi se développèrent des vignobles sur cette côte Est. En 1842, Nicolas Longworth, avec ce même cépage, était à la tête d’un domaine de 500 hectares où il lançait le premier vin mousseux des Etats-Unis. Un article paru dans The Illustrated London News parlait de son vin tranquille comme « un vin dans le genre des vins rhénans mais meilleur qu’aucun d’entre eux » et de son catawba effervescent « qui transcende le champagne de France ». En 1859, l’Ohio, le « Rhin des Etats-Unis », possédait le tiers du vignoble américain et produisait 2 fois plus que la Californie. Mais l’histoire de Cincinnatti s’arrêta vite : des maladies cryptogamiques ravagèrent le vignoble, Longworth mourut et la guerre de Sécession éclata.
Ce même cépage, le catawba, fut utilisé dans les années 1860 par la Pleasant Valley Company pour produire le célèbre champagne de New-York, le « Sparkling catawba pétillant ». Pour souligner la parenté de son vin avec le champagne, l’entreprise donna à son bureau de poste le nom de Reims.
Paul Garrett, lui, installé en Caroline du Nord, fit un vin qu’il baptisa le « Virginia Dare », du nom, semble-t’il, du premier enfant né sur le sol américain de parents anglais (et dare signifie audace).C’était un mélange de scuppernong (parfum de prune et de musc), de vins foxés (arôme de fraise) et de vins californiens pour le volume et la force alcoolique. Le terrorisme des sociétés de tempérance obligea Garrett à quitter la Caroline du Nord et à s’installer à Los Angelès. Ce vin devint en 1933 le premier vin distribué sur tout le territoire américain.
Les producteurs de la côte Est défendront l’idée de vins 100% américains, jusqu’au lendemain de la Prohibition, quand une nouvelle race d’hybrides robustes leur ouvrira des possibilités plus intéressantes.
Au moment où Thomas Jefferson plantait ses premières vignes venues d’Europe, commençait aussi l’histoire vinicole de la Californie. Mais c’est une autre histoire, côte ouest…
D’après F. Bal et H. Johnson
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